
Les tarifs douaniers redeviennent à la mode sous le règne de Trump mais, au-delà de la politique états-unienne, c’est tout le commerce mondial qui semble se rétracter et se reconfigurer. Aussi, les velléités territoriales de certaines puissances économiques ne se cachent plus sous les oripeaux d’un libéralisme pacificateur. La guerre ou du moins sa préparation sont de nouveau au premier plan des politiques extérieures. Le libéralisme qu’on nous a vendu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – revigoré à partir des années 1980 – semble à l’agonie. Pour tenter d’y voir un peu plus clair et de susciter le débat, cet article propose des notes de lecture du livre Le Monde confisqué – Essai sur le capitalisme de la finitude (XVI-XXIe siècle) écrit par Arnaud Orain en 2025.
Le retour du mercantilisme ou le capitalisme de la finitude
Qu’on se le dise d’entrée de jeu, les grandes mécaniques d’exploitation du capitalisme n’ont pas changé et nous restons (resterons ?) sous son joug quotidiennement, aux quatre coins du monde. Arnaud Orain tente quand même de caractériser plusieurs grandes périodes depuis le XVIe siècle, où commence la « première mondialisation ». Deux grandes formes du capitalisme se succéderaient : le capitalisme libéral qui s’étale sur deux périodes (de 1815 à 1880 et de 1945 à 2010, avec une tempérance keynésianiste jusque dans les années 1980) ; le capitalisme de la finitude, appelé aussi mercantilisme, qui est majoritaire dans le temps puisqu’on le retrouve dans trois grandes périodes (du XVe au XVIIIe siècle, de 1880 à 1945, et depuis 2010). Ce capitalisme de la finitude peut se définir par une vaste entreprise navale et territoriale de monopolisation d’actifs – terres, mines, zones maritimes, personnes esclavagisées, entrepôts, câbles sous-marins, satellites, données numériques – menée par des États-nations et des compagnies privées afin de générer un revenu rentier hors du principe concurrentiel. Il se structurerait autour de trois grandes caractéristiques :
- la fermeture et la privatisation des océans et des mers, accompagnées d’un brouillage entre la marine marchande et militaire ;
- l’éviction des mécanismes de marché comme les prix libres et la concurrence. A la place, des monopoles se mettent en place ;
- la constitution d’empires formels ou informels par la prise de contrôle de firmes privées ou publiques, ce qui amène à un retour affirmé d’un impérialisme territorial et souverain.
Attention, ces mécanismes sont présents tout le temps dans le capitalisme, quelle que soit sa forme. Comme le disait Fernand Braudel en 1976 : « Le capitalisme a toujours été monopolistique. » Certes, mais à des degrés divers, et aujourd’hui c’est le retour du discours du repli et de la rareté. Du côté économique, avec la croissance qui stagne et devient même nulle dans bon nombre d’endroits, mais aussi avec la prégnance de plus en plus forte des limites environnementales, qui se rappellent à nous au travers des pénuries ou des catastrophes. A chaque période mercantiliste, cette rareté est un prétendu problème à régler, mais en réalité il s’agit d’un déplacement et d’un approfondissement de la frontière du capitalisme, lequel souhaite coloniser d’autres horizons qui se spatialiseront par l’organisation de nouveaux empires.
La fermeture des océans et la militarisation du commerce maritime
En s’intéressant à l’actualité marine et aux lignes maritimes commerciales, on observe que celles-ci se reconfigurent pour éviter certaines zones devenues à risque avec le retour de la piraterie (comme en mer Rouge), de la fragilisation de l’hégémonie navale états-unienne et de l’émergence d’un autre impérialisme, celui de la Chine, avec par exemple les célèbres « nouvelles routes de la soie » (ou BRI pour Belt and Road Initiative). Or, il ne peut y avoir 2 hégémons (puissances dominantes ) en même temps. Historiquement, les périodes libérales du capitalisme sont dominées par une superpuissance maritime. C’était le Royaume-Uni entre 1815 et 1880, ce sont encore un peu les États-Unis depuis 1945, mais cela est de plus en plus contesté malgré la présence de sept flottes prépositionnées, d’une dizaine de bases navales, de 300 unités dont 11 porte-avions pour 240 milliards de dollars de budget, soit cinq fois le budget militaire français. Depuis 2023, la marine chinoise compte 370 navires de surface et sous-marins, et table sur 435 unités en 2030. Sur le papier, la Chine devient la première puissance navale et elle multiplie sa présence dans les mers, notamment entre la mer de Chine et la mer Rouge ainsi que dans toute la zone Pacifique jusqu’à l’Australie.
Rappelons l’importance vitale du transport maritime pour le capitalisme : 80 % du volume d’échanges se fait sur les mers, et le tonnage de la flotte mondiale a doublé depuis 2010 et continue de croître de 2 à 4 % par an. Entre 2000 et 2023, le commerce conteneurisé a été multiplié par 2,5. Or, il y a un lien ombilical entre le commerce et la puissance navale si on se réfère aux lois d’Alfred Mahan, un historien réactionnaire et stratège américain. Pour lui, il y a un enchaînement qui s’opère entre la production manufacturière, la marine marchande et l’accaparement territorial. Aussi y a-t-il une grande porosité entre marine marchande et marine de guerre. Ainsi, la Chine représentait en 2020 30 % de la production manufacturière mondiale, elle a multiplié logiquement sa marine marchande par cinq entre 2010 et 2022 (devenant premier pavillon à quasi égalité avec la Grèce), et surtout elle est devenue, en nombre, la première force navale (voir plus haut). Il est important de rappeler que les marines marchandes sont elles aussi des marines de guerre. Pendant la Première Guerre mondiale, de nombreux paquebots ont été convertis en croiseurs auxiliaires. Aujourd’hui, la compagnie maritime chinoise COSCO met en place une « profonde intégration militaro-civile » en aménageant des navires pour pouvoir transporter des groupes armés gérées par des sociétés de de sécurité privée et du matériel militaire, comme des missiles de croisière.
Finalement, les États-Unis perdent leur leadership maritime, mais, pour redynamiser leur puissance, retrouvent leur intérêt ailleurs en s’appuyant sur leur territoire réel ou convoité. On parle ici de l’Amérique du Nord et du Sud, cette dernière étant historiquement vue comme une « arrière-cour » par les impérialistes états-uniens. L’actualité sur le Venezuela ou l’Argentine rappelle l’appétit états-uniens pour ces pays. Côté mer, la logique de convoi est de retour, où le commerce mondial se fait sous la bonne garde des canonnières. L’UE dans tout ça semble hors jeu avec sa trop faible marine de guerre, même si elle possède de grandes compagnies marchandes (voir plus bas).
La concurrence, voilà l’ennemie ! Le capitalisme contre le marché
La libre concurrence est un des piliers du libéralisme : ses adeptes croient au bénéfice des libres intérêts privés qui vont s’entrechoquer, puis s’équilibrer tandis que l’État s’en tient à un rôle d’arbitre et de facilitateur. Mais voilà que le retour des droits de douane et la constitution de nouveaux monopoles mettent aujourd’hui à mal cette utopie d’abondance pour en créer une autre : la puissance. L’abondance et la puissance en tant que deux buts distincts du capitalisme ont été analysés par l’historien écossais William Cunningham (1849-1919). Pour l’abondance des habitants, le libre-échange est préconisé, mais, pour assurer la puissance nationale, il faut éviter l’ouverture à outrance. Pour le capitalisme de la finitude, la recherche désordonnée du profit devient donc une source de conflits qui sapent les bases nationales, surtout dans un contexte non hégémonique, où les règles ne sont pas ou plus maîtrisées. Cela fait penser au slogan de Trump « Make America great again (MAGA) » et à l’accent qu’il met sur la production plutôt que sur la consommation. Mais en réalité cette politique de réindustrialisation a commencé sous Biden, et on retrouve la même préoccupation à l’échelle européenne ou française, en particulier depuis la pandémie de COVID. Tout le monde en appelle au protectionnisme, même la gauche du capital, et cela doit se faire grâce aux multiples transitions qu’on nous promet, assaisonnées de résilience… Ces politiques renouent avec l’impérialisme et la mainmise sur les ressources qui seront essentielles pour cette nouvelle économie (terres rares, lithium, etc.). Attention, l’impérialisme a toujours existé même sous régime libéral, mais avec le mercantilisme il se veut plus frontal en réclamant une nouvelle « puissance perdue », ce qui conduit à des attitudes xénophobes, belliqueuses et autoritaires.
Ainsi le mercantilisme entend ouvertement gagner en appauvrissant son voisin. Les vainqueurs d’hier essayent de se passer de ceux d’aujourd’hui et veulent changer les règles du jeu pour retrouver leur avantage. Chaque bloc économique souhaite une forme d’autarcie : les États-Unis avec la politique MAGA, la Chine avec son plan quinquennal de 2021 qui fait référence à l’autosuffisance ; l’UE est à la traîne mais elle appelle aussi aux relocalisations industrielles. Au final, le gâteau ne serait plus extensible, seule la grandeur des parts peut se modifier. Nous sommes aux antipodes de la pensée libérale classique (Ricardo), qui loue ce système où chaque pays exploite ses « avantages comparatifs » pour finalement augmenter la productivité, faire baisser les prix et assurer l’abondance sans réelle limite.
Logiquement, le mercantilisme loue les bienfaits des monopoles et des ententes commerciales qui permettent d’être plus fort dans un contexte incertain. Le monopole est plus solide et durable tout en permettant de lier des individus à l’intérieur d’un pays, de déployer une meilleure capacité technique et d’assurer une meilleure concurrence extérieure pour prendre la tête du marché. On retrouve ici l’histoire des compagnies coloniales du XVIe au XIXe siècle qui ont permis d’inverser le rapport de force entre les États et les autres marchands. Deux possibilités existent : faire soit un monopsone où on est le seul acheteur, soit un monopole où on est le seul vendeur. Pour résumer, citons Morris Chang, vice-président de Texas Instrument et fondateur de TSMC (géant taïwanais des puces électroniques) : pour lui, la mondialisation « doit permettre aux entreprises nationales de réaliser des bénéfices à l’étranger, et aux produits et services étrangers d’entrer dans le pays à condition qu’ils ne nuisent pas à la sécurité nationale et au leadership technologique et économique actuel ou futur du pays ».
Dans les différentes périodes du capitalisme de la finitude, l’idéologie anticoncurrentielle revêt plusieurs aspects. Tout d’abord, les échanges doivent être orientés entre pays amis ou vassaux : c’est le système des silos impériaux. Dans le passé, cela s’appelait l’« exclusif colonial » qui pouvait prendre deux formes : un monopole octroyé par le pouvoir à des compagnies de commerce , comme la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales) ou l’EIC (Compagnie britannique des Indes orientales) ; ou la mise en place de lois d’exclusivité interdisant le commerce avec d’autres, comme les accords d’Ottawa en 1932 qui avantagent l’impérialisme britannique via le Commonwealth. Ces mécanismes sont mis à mal après 1945 : le GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) créé en 1947 est remplacé en 1995 par l’OMC qui assure le libre-échange multilatéral sur fond de décolonisation. Mais aujourd’hui, l’OMC est en mort clinique, et de plus en plus d’accords bilatéraux sont signés. Les États-Unis veulent l’exclusivité en Ukraine, au Groenland et dans de nombreux pays d’Amérique du Sud, comme l’Argentine. La Chine, de son côté, signe en 2020 son premier « partenariat économique régional global » avec 15 pays d’Asie et du Pacifique. Elle veut créer son propre silo « résilient » pour ses approvisionnements et ses chaînes de valeur.
Aussi, on observe des monopoles de droit ou de fait qui doivent assurer une faible concurrence sur les marchés grâce à des procédés légaux ou extralégaux, sous-entendu la violence. La politique antitrust américaine des années 70/80 est bien enterrée : par exemple, Google occupe 90 % du marché mondial des moteurs de recherche, Windows 73 % des systèmes d’exploitation, et Walmart possède entre 60 et 80 % des parts de marché de la grande distribution. Les États-Unis redeviennent une autocratie économique où tous les coups sont permis, et on parle à la Maison Blanche d’un second « Gilded Age » (le premier âge d’or était entre 1880 et 1914).
Enfin, l’anticoncurrence, ce sont les cartels, c’est-à-dire des ententes entre plusieurs entreprises pour se partager le marché. S’entendre permet de : tenter de réduire les coûts de la protection à assurer dans un contexte belliqueux, de rechercher des positions de monopole ou monopsone et donc de contrôler les prix hors du marché, enfin d’avoir des positions de force face aux autres négociants. Pour l’illustrer, on peut parler des compagnies maritimes qui forment d’étranges consortiums : en 2000, les 20 premières compagnies contrôlaient moins de 50 % du transport maritime ; en 2024, 95 % de ce transport est géré par les quatre géants – le danois Maersk, le français CMA-CGM, l’italo-suisse MSC et le chinois COSCO. Entre eux, ils se partagent le contrôle des terminaux dans les différents ports de la planète.

En bas Trump, Poutine et Xi.
Le retour des marchands, l’empire contre-attaque !
En période mercantile, l’entrepôt domine la manufacture, la logistique et le transport deviennent plus forts que la fabrication. Un réseau d’entrepôts se crée et se renforce. Ce réseau existait déjà en période libérale : avant 1815, la fabrication était disséminée dans les campagnes même si quelques centres urbains commençaient à concentrer la main-d’œuvre. Le marchand était au centre, car c’est lui qui apporte la matière première et repart avec le produit fini qui devient marchandise. Les marchands étaient aussi au cœur de la colonisation, si on pense aux négociants de Bordeaux, Nantes, Marseille ou Saïgon. Depuis 2010, la production semble de nouveau subordonnée au capital marchand, surtout dans les deux secteurs structurants que sont le transport maritime et le commerce de détail. On retrouve les grands groupes, d’Amazon à Walmart. Les entrepôts poussent comme des champignons. En Île-de-France, la surface des entrepôts a augmenté de 30 % entre 2012 et 2022, et à l’échelle française, il y a 80 millions de mètres carrés d’entrepôts en 2015 et 90 millions de mètres carrés en 2024. La logistique représente 10 % du PIB national et emploie 1,8 million de personnes. Avec leur nouvelle prédominance, les marchands arrivent à fixer les prix auprès des producteurs, c’est ce qui explique par exemple la précarité de certains agriculteurs.
Ce capitalisme marchand entraîne également la création de firmes souveraines qui s’accaparent des fonctions régaliennes – voir Facebook ou Amazon. Des faiseurs de marchés tels qu’Elon Musk sont capables d’exercer un contrôle réglementaire sur les conditions dans lesquelles d’autres peuvent vendre des biens ou des services. Leurs revenus proviennent de plus en plus de la rente qui est « tirée de la propriété, de la possession ou du contrôle d’actifs rares dans des conditions de concurrence limitée ou inexistante », selon la définition du géographe Brett Christophers.
Le retour du mercantilisme marque le retour du colonialisme, mais sous des formes différentes de celles qui étaient pratiquées du XVIe au XIXe siècle. L’une des justifications avancées pour prendre le contrôle de ressources dans un autre pays que le sien est que ses habitants ne savent pas gérer les ressources qu’ils ont sous la main et que cette mauvaise gestion constitue un danger pour tous en pouvant entraîner des disettes. L’accaparement des terres au niveau mondial s’est accéléré depuis la crise alimentaire de 2007-2008. Depuis 2000, on compte environ 1 500 accords d’achat ou de location pour 30 millions d’hectares. Parmi les grands gourmands en terre, il y a la Chine ; cependant, contrairement à ce que l’on pense, ses investissements ne se font pas majoritairement en Afrique, mais au Cambodge, au Laos, au Brésil et en Birmanie. Moins connus que les géants occidentaux, les géants agroalimentaires chinois comme COFCA, Dakang ou Beidahuang possèdent d’énormes plantations – et on observe une montée en puissance de leur modèle économique (voir les plantations de palmier à huile en Indonésie). Une autre justification de cette nouvelle prédation est l’écart de rendement qu’il faut combler pour tirer le meilleur parti de la ressource. On retrouve également ce discours « du mieux gérant » quand Trump pense l’annexion du Groenland.
Une période ni de guerre ni de paix ?
Arnaud Orain observe une montée des impérialismes concurrents qui vont en tandem avec le développement des nationalismes réactionnaires et xénophobes. Mais il ne croit pas à un conflit ouvert entre les États-Unis et la Chine, chacun d’eux préférant s’appuyer sur ses silos impériaux. Néanmoins, à la périphérie, les conflits se multiplient pour s’accaparer les terres et les ressources. Le mercantilisme serait une période ni de guerre ni de paix. Pourtant, si on se réfère aux périodes retenues pour définir la capitalisme de la finitude (voir plus haut), elles sont émaillés de conflits « périphériques » dans les colonies mais aussi « centraux » si on pense aux deux guerres mondiales. On peut donc s’interroger sur une des conclusions du mercantilisme, celle où finalement, les impérialismes concurrents ne peuvent plus compter assez sur leur silo et se rentrent dedans.
Arnaud Orain finit son ouvrage par une quête de solution en avançant l’idée d’une « écologie de guerre » telle qu’elle est définie par Pierre Charbonnier. Celle-ci viserait à affaiblir un adversaire sans armes mais en se passant des ressources qu’il peut fournir. In fine, Orain en appelle à une forme de décroissance collective qui serait capable, si elle était radicale, de sortir du capitalisme de la finitude par le haut. Ces dernières réflexions sont discutables et permettent d’ouvrir le débat sur les outils à disposition pour enrayer cette marche au repli et au conflit. En appeler à une décroissance sans détricoter et affronter les rapports sociaux de classe locaux et internationaux semble angélique. Car au delà des choix de consommation, individuels ou nationaux, c’est bien le fonctionnement intrinsèque du capitalisme qu’il faut combattre et cela ne passe que par la prise en compte de l’exploitation du Travail et de l’état de la lutte des classes. Cette dernière étant un levier important sinon historique de changement. La lecture de Rosa Luxemburg (l’accumulation du capital, 1913) sur l’analyse de l’impérialisme amenant à la veille de la première guerre mondiale pourrait être une autre piste d’ouverture.
Publié d’abord par l’OCL sur son site: https://oclibertaire.lautre.net/





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