
S’il y a bien au moins un fait réconfortant en ce début d’année 2026 dans la sphère politique, c’est bien cette solidarité à l’œuvre dans le Minnesota envers la communauté immigrée. Cette résistance à la fascisation des États-Unis était presque inespérée tant l’apathie politique semble gagner les masses face à la montée de l’extrême droite, quand les masses ne succombent pas elle-même à ses solutions les plus extrêmes et simplistes. Alors comment expliquer un tel phénomène ?
Il convient d’abord de nommer les choses telles qu’elles sont : le trumpisme est bien une forme moderne de fascisme, et les similitudes avec le fascisme historique sont bien plus nombreuses que les différences. Si la question pouvait se poser lors de son premier mandat, où Donald Trump jouait davantage sur son caractère imprévisible et un populisme crasse, il faut reconnaître que son deuxième mandat s’inscrit dans une feuille de route bien plus clairement définie. Même les médias autrefois très prudents n’hésitent plus à qualifier le gouvernement états-unien de fasciste à la suite des événements survenus dans le Minnesota. Il était peut-être temps, dirons-nous, car les signes avant-coureurs de ce qui s’annonçait étaient déjà bien présents.
En effet, Trump a mené une campagne raciste d’une ampleur rarement vue auparavant, promettant notamment de réaliser la plus grande déportation d’immigrés de l’histoire des États-Unis. Sa rhétorique lors de la campagne de 2024 a franchi un cap, si bien que ses discours ont parfois été comparés à ceux d’Adolf Hitler, tant les similitudes étaient troublantes dans son mépris du régime représentatif libéral et son rejet des minorités et des étrangers. Le controversé projet 2025 de la très conservatrice Heritage Foundation, qui menaçait notamment de mener une guerre contre les services publics, la culture et les contre-pouvoirs, a été au cœur de la campagne de Trump. Même si ce dernier a répété n’avoir aucun lien avec ce projet, la réalité est tout autre : à l’heure où j’écris ces lignes, plus de la moitié des recommandations programmatiques de la fondation ont été appliquées par l’administration Trump — curieux hasard, sans doute.
Nous pourrions chipoter longtemps sur la définition du fascisme, mais pris au sens large — celui d’un régime autoritaire, ultra-nationaliste, raciste, xénophobe et réactionnaire, dirigé par un leader infaillible qu’il convient de suivre sans broncher — Trump coche toutes les cases. Il manque peut-être encore l’établissement d’un parti unique et la fin formelle du pluralisme, mais ce n’est pas la volonté qui manque du côté républicain, Trump suggérant même d’annuler les élections de mi-mandat prévues cette année, alors que les républicains sont à la traîne dans les sondages.
Même si l’intéressé se défend en affirmant qu’il s’agissait d’humour, sa précédente tentative de coup d’État lors de l’assaut du Capitole n’avait rien de comique. Cette tentative d’infléchir le résultat d’une élection était parfaitement sérieuse, malgré des énergumènes fascistes déguisés en Bison Futé (la plupart des assaillants ont d’ailleurs été graciés dès le retour au pouvoir de Trump). Encore tout récemment, Donald Trump a réclamé la « nationalisation » des élections, jusque-là gérées par les États et non par l’État fédéral, suggérant qu’elles seraient truquées par ces mêmes États.
La « démocratie » états-unienne, tant vantée par les médias comme « solide » et « incassable », n’a même pas freiné la frénésie du second mandat trumpien, plus débridé que jamais. Celui-ci bénéficie désormais du soutien de l’establishment républicain et profite des largesses des lois ainsi que de la lenteur de la justice pour mener sa politique fasciste. En quelques mois, la science et la culture ont été mises au pas : le changement climatique ne doit plus être mentionné, les principales agences de l’environnement ont été dissoutes, des livres sont censurés dans les États trumpistes, et l’éducation doit suivre l’agenda conservateur… exactement ce que ferait tout bon régime fasciste et obscurantiste.
Les immigrés sont aujourd’hui pourchassés partout dans le pays, avec des rafles dans les villes démocrates, menées par la police de l’immigration, l’ICE, dont la mission et les prérogatives ont été élargies au point d’en faire une véritable milice au service des projets racistes et xénophobes de l’administration Trump. Celle-ci dispose donc elle aussi de ses propres « SA », ce que ne semble pas renier le directeur de cette police, Gregory Bovino, arborant littéralement des uniformes rappelant le Troisième Reich.


Si le fascisme états-unien n’est pas un copier-coller du régime fasciste italien ou du régime national-socialiste allemand dans sa forme la plus extrême, il existe bel et bien des similitudes formant un socle commun et une continuité historique. Si l’ennemi d’hier était les Juifs, suivis des Slaves, des Tziganes… il s’agit aujourd’hui des Latinos, des Afro-Américains et des musulmans. Si, hier, envahir l’Europe de l’Est était présenté comme une nécessité pour un soi-disant « espace vital », aujourd’hui les États-Unis auraient besoin du Groenland pour leur sécurité nationale. Une nouvelle forme d’expansionnisme, fort heureusement pas encore traduite en conflit militaire.
C’est un fascisme profondément ancré dans notre époque et qui sera, par conséquent, différent de tout ce que nous avons connu. J.D. Vance, vice-président et fidèle allié de Trump, est lui-même intervenu lors d’une conférence sur le national-conservatisme, dont il revendique ouvertement les idées — une idéologie dont le nom sonne aussi bien que national-socialisme, national-syndicalisme ou national-radicalisme, qui sont toutes des variantes nationales du fascisme, respectivement en Allemagne, en Espagne et en Pologne. Il semblerait donc que cette vague « natcon » soit le fascisme du XXIᵉ siècle.
Revenons donc dans le Minnesota, et plus précisément à Minneapolis, afin de mesurer l’ampleur de la politique fasciste menée contre les immigrés, ainsi que la riposte de la population, qui a décidé d’entrer en résistance — non sans risques — face aux rafles décidées par Trump lui-même. En décembre 2025 a été lancée l’opération Metro Surge, une vaste opération de renforcement des forces de l’ICE et d’agences fédérales dans le Minnesota, en particulier dans la région de Minneapolis–Saint Paul, afin d’amplifier les rafles de populations immigrées.
Très rapidement, la population a pris conscience de ce qui se passait, voyant des amis, des collègues, parfois même des enfants, arrêtés pour le simple motif qu’ils n’avaient pas leurs papiers d’identité ou qu’ils avaient la peau un peu trop foncée aux yeux des agents de l’ICE. Il est évident que lorsque la population subit directement des mesures politiques qui semblaient au départ n’être que de lointaines promesses électorales, l’apathie n’a plus sa place. Voir son voisin ou un ami se faire arrêter sans motif réel, alors qu’on avait promis de ne cibler que des criminels avérés, rappelle brutalement la réalité du fascisme : il ne distingue pas les bons des mauvais citoyens, mais trie selon des origines raciales supposées.
L’administration Trump ne s’attendait sans doute pas à voir des habitants empêcher physiquement les arrestations, surveiller les mouvements de l’ICE, utiliser des sifflets pour signaler leur arrivée et permettre aux personnes de fuir, ou encore cacher des proches afin de leur éviter l’arrestation et l’enfermement dans les infâmes camps de rétention, où les conditions d’un traitement humain digne ne sont pas réunies. Dès janvier, les forces de l’ICE se sont retrouvées débordées par ces actes de résistance et de solidarité. Elles ont donc durci la répression, sous les ordres d’une administration frustrée de voir sa politique fasciste entravée par la population.
Cette escalade a culminé le 7 janvier 2026 avec l’assassinat de Renée Nicole Good par un agent de l’ICE. Cette résidente de Minneapolis et citoyenne américaine n’avait pour seul « crime » que d’avoir participé à de nombreuses actions de solidarité. Arrêtée au volant de sa voiture lors d’une opération de contrôle renforcé, elle a tenu tête à deux hommes manifestement atteints dans leur ego ; elle a reçu une balle dans la tête. Il n’en fallait sans doute pas moins pour embraser une situation déjà explosive.
Des manifestations de masse ont éclaté dès les jours suivants. Des milliers de personnes ont protesté dans le centre-ville contre les méthodes de la police de l’immigration, faisant face aux gaz lacrymogènes et aux projectiles utilisés par les forces fédérales. Le 23 janvier, en réaction à l’opération et à la fusillade, des syndicats, organisations communautaires et religieuses ont appelé à une grève générale du Minnesota. Des manifestations massives ont eu lieu dans les rues de Minneapolis malgré des températures glaciales.
Environ 50 000 personnes ont participé aux marches et rassemblements dans le centre-ville, malgré des températures comprises entre –10 et –15 °C, certaines estimations des organisateurs évoquant même jusqu’à 100 000 participants. Les manifestants ont occupé plusieurs pâtés de maisons et rues adjacentes, entraînant la fermeture de centaines de commerces ainsi que la suspension d’activités dans certaines écoles et petites entreprises. De nombreux travailleurs, notamment dans les télécommunications et les services, ne se sont pas rendus au travail, contribuant à un véritable arrêt économique local. Voir une telle mobilisation dans une ville de 430 000 habitants est tout simplement extraordinaire.
Malgré cela, le lendemain, un deuxième civil a été tué par des agents fédéraux. Alex Jeffrey Pretti, infirmier de 37 ans, a été abattu lors d’un autre incident à Minneapolis. Cet événement a déclenché de nouvelles protestations, encore plus nombreuses et plus virulentes. Aujourd’hui, l’administration trumpienne semble reculer : les agents fédéraux sont désormais équipés de caméras, et un repli partiel a été ordonné, avec environ 700 agents retirés sur les 3 000 initialement déployés, après négociations avec le gouvernement local.
Cela reste largement insuffisant, mais c’est la preuve que le gouvernement trumpien commence à vaciller face à l’ampleur de la révolte populaire. La population est déterminée à faire valoir ses droits et à protéger les plus vulnérables. Les habitants du Minnesota montrent que le fascisme n’est pas une fatalité, à condition de réagir avant qu’il ne soit trop tard. Ils donnent aujourd’hui l’exemple, presque inespéré, que la solidarité n’est pas morte et que le fascisme, malgré sa propension à diviser, n’a fait qu’unir les classes populaires contre lui.
Le message est désormais clair : il est temps de passer à l’offensive face aux forces autoritaires qui montent partout dans le monde. Nous ne nous laisserons pas abattre ; les habitants de Minneapolis ont montré la voie.
Le vent est peut-être en train de tourner. Évidemment, il ne faudra pas compter sur les médias des riches pour parler en profondeur des événements en cours à Minneapolis : cela décrédibiliserait bien trop l’extrême droite chez nous. Peut-être que tout cela se terminera en guerre civile, ce que nous ne souhaitons évidemment pas, car elle ferait couler beaucoup de sang. Mais nous n’avons pas le luxe de choisir si la bourgeoisie nous pousse à user de notre légitime défense populaire.
En attendant, suivons l’exemple de Minneapolis : organisons-nous, faisons germer les résistances de demain et créons des assemblées populaires pour nous réapproprier nos vies, pour cesser de subir les décisions venues d’en haut et des valets du capital qui cherchent à nous museler à coups de lois répressives. Partout, des mesures liberticides sont votées : lois sur le web, renforcement de la répression policière… tout semble suivre une tendance mondiale. Et cela, sans même avoir systématiquement une extrême droite au pouvoir ; la macronie, en France, a par exemple repris des mesures que l’extrême droite ne renierait pas.
C’est bien parce que tous ces partis suivent un même agenda : celui des milliardaires et des plus aisés, qui rêvent d’étouffer la lutte des classes en voyant que leur monde n’est plus tenable, ni socialement ni écologiquement. C’est pour cela que nous voyons tous ces climatosceptiques accéder au pouvoir par les urnes. Mais leurs millions, voire leurs milliards, ne vaudront jamais rien face à des milliers ou des millions de personnes décidées à s’unir pour renverser la table. Aujourd’hui, il est temps de riposter pour que ces classes dominantes, qui rêvent d’immortalité, soient enfin renvoyées à leur fatalité.
sources :
https://www.reuters.com/world/us/trump-draw-down-700-immigration-agents-minnesota-2026-02-04
https://www.themarshallproject.org/2026/01/29/ice-kids-in-detention-numbers
https://www.theguardian.com/us-news/ng-interactive/2026/jan/04/ice-2025-deaths-timeline





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