
Avec les mobilisations lycéennes et désormais étudiantes, y aurait-il un parfum de Mai 68 dans l’air ? Il serait évidemment présomptueux de répondre par l’affirmative, d’autant que chaque mouvement possède ses propres particularités et s’inscrit dans un contexte social et une époque qui lui sont propres. Dans tous les cas, il est clair que cette mobilisation exprime un ras-le-bol face à la dégradation des conditions d’étude, avec des classes surchargées, un manque de moyens et un manque de personnels éducatifs, mais aussi une inquiétude plus large concernant l’avenir de la jeunesse. Alors que le mouvement prend de l’ampleur, une question se pose, jusqu’où cette mobilisation peut-elle aller ?
Si la presse et les médias oligarchiques parlent déjà d’un acte II, III… Comme si la mobilisation des étudiants n’était qu’un vulgaire spectacle, ils feraient bien de faire attention à ce que ça ne soit que la répétition d’un mouvement plus vaste. Il ne faut pas oublier, malgré cette numérotation trompeuse, que le mouvement a démarré dès le 21 septembre 2026, d’abord dans la région parisienne, dans un lycée de Créteil, où des lycéens se sont mobilisés notamment face aux postes d’enseignants vacants et aux problèmes de remplacement. Le mouvement s’est ensuite rapidement étendu aux autres lycées de la banlieue parisienne, avant de gagner progressivement d’autres villes et établissements. Le 6 octobre, il a cependant franchi un cap avec une mobilisation massive dans les rues, rassemblant des centaines de milliers de personnes et montrant que la contestation ne se limitait déjà plus aux seuls lycéens. Car derrière les revendications propres à l’éducation, c’est aussi la hausse du coût de la vie et, plus largement, la dégradation des conditions de vie qui alimentent cette colère. Il faut dire que, face à un système éducatif de plus en plus à l’agonie, laissé à l’abandon et martyrisé par les gouvernants, plus occupés à faire la police du vêtement avec l’abaya qu’à s’occuper des problèmes que rencontre l’éducation, il ne fallait qu’une étincelle pour que la jeunesse, et peut-être demain une partie plus large de la population, se rebelle.
On pourrait d’ailleurs ouvrir le débat sur les problèmes plus larges de l’éducation, que sont la compétition permanente, l’étouffement des aspirations de la jeunesse, destinée à n’être dans sa future vie d’adulte qu’un simple rouage d’un système économique qui broie les individus, une proie devant se vendre dans un « marché du travail » aliénant et dont la finalité de l’éducation semble de plus en plus être de préparer à cette logique. Mais développer ceci rallongerait considérablement l’article et réduirait la nuit de l’auteur au passage…
Un sujet me semble plus brûlant encore, celui de la répression, bien évidemment disproportionnée. Mais peut-on encore parler de simple « disproportion » lorsque la répression semble justement pensée et organisée pour faire taire un mouvement ? À partir de quel moment ne s’agit-il plus d’un simple excès dans le maintien de l’ordre, mais d’une véritable politique visant à décourager la contestation ? Bien sûr, les lycéens seraient les premiers violents à écouter les gouvernants et leurs relais médiatico-oligarchiques, pas du tout poussés à bout par la police et ses méthodes barbares de « maintien de l’ordre ». On fait mine de ne voir que la « violence » contre des poubelles qui brûlent et des ordures, mais oublie-t-on la première de toutes les violences ? La violence institutionnelle et sociale, la violence de voir un pouvoir sourd aux revendications légitimes ? Toutes les bonnes âmes charitables qui viennent condamner une seule violence, celle de la rébellion face à la répression, ne sont que des agents des gouvernants, même inconsciemment.
Que dire, face à des lycéens mutilés ? La liste est déjà trop longue : Maël, 16 ans, qui a perdu l’usage de son œil droit après avoir été touché à Tours ; Evan, 15 ans, qui a eu la main arrachée à Lens après l’explosion d’une grenade. À cela s’ajoutent les centaines de jeunes blessés, les milliers d’interpellations et les gardes à vue qui se comptent par milliers, dont une écrasante majorité de mineurs. Depuis le début du mouvement, le ministère de la Justice recense ainsi 5 060 placements en garde à vue, dont 4 406 concernant des mineurs, tandis que 1 483 de ces derniers font déjà l’objet de poursuites.
Et que dire de tous ceux qui, sans avoir été mutilés, auront simplement connu les menottes, la garde à vue, la peur et l’humiliation pour avoir participé à un mouvement de contestation ? Peut-on sérieusement regarder ces chiffres et continuer à présenter la répression comme un simple dommage collatéral du maintien de l’ordre ? Du maintien de l’ordre dominant et injuste, plutôt ! Car ce sont eux qui foutent le désordre entre nous tous, en nous divisant entre races, nationalités, religions, origines, classes sociales, générations, hommes et femmes, avec toujours plus de raisons de nous détester les uns les autres. Pendant qu’on nous pousse à nous regarder comme des ennemis, à nous accuser mutuellement de tous les maux de la société, les véritables responsables de cette situation peuvent tranquillement continuer à gouverner, à exploiter et à maintenir chacun dans sa place. Ils voudraient nous faire croire que notre voisin est notre problème, que l’étranger est notre problème, que le pauvre est notre problème, que le jeune est notre problème, alors que le véritable problème est peut-être justement le système qui permet à quelques-uns de gouverner la majorité.
Les étudiants doivent non seulement résister à cette répression, mais aussi s’inspirer des derniers mouvements en date dans les Balkans et de leurs méthodes de lutte, notamment des plénums serbes, dont nous avions déjà parlé dans un précédent article consacré à leur fonctionnement et à leur potentiel pour les mouvements étudiants. Ces assemblées étudiantes, organisées directement par les étudiants eux-mêmes, permettent de prendre collectivement les décisions, de répartir les tâches et d’organiser le mouvement sans qu’une direction unique puisse être facilement identifiée ou muselée par le pouvoir. Alors que nos gouvernants cherchent souvent à réduire un mouvement à quelques porte-paroles avec lesquels ils peuvent négocier, voire faire pression, les plénums permettent justement de remettre la décision entre les mains de tous. Une autre manière de faire de la politique, en somme, loin des appareils traditionnels et de leurs représentants. Mais surtout, c’est une manière de faire de la politique qui permet à chacun de prendre directement part aux décisions qui concernent la lutte.
L’exemple serbe a montré que ce modèle était d’autant plus efficace face à la répression qu’il ne repose pas seulement sur l’absence de dirigeants, mais sur toute une organisation collective capable de faire vivre le mouvement dans la durée. Communication, logistique, sécurité, ravitaillement, organisation des manifestations, toutes ces tâches sont réparties entre différents groupes, coordonnés entre eux sans pour autant concentrer le pouvoir entre quelques mains comme c’est souvent le cas. Les étudiants serbes ont réussi, grâce à ce mode d’organisation, à maintenir des blocages pendant des mois, à organiser des mobilisations de masse et à faire fonctionner de véritables espaces de vie autour des occupations.
Mais peut-être que le plus intéressant reste ailleurs, le plénum ne sert pas uniquement à organiser la lutte, il devient lui-même un lieu où l’on apprend à décider collectivement. Chacun peut proposer, débattre, voter et participer aux différentes tâches nécessaires au mouvement. Cela permet de ne pas cantonner les participants au rôle de simples manifestants qui viennent défiler avant de rentrer chez eux, mais d’en faire directement les acteurs de leur propre mobilisation. Les étudiants serbes ont d’ailleurs eux-mêmes insisté sur cette dimension, en affirmant que leur force reposait précisément sur cette démocratie directe et sur l’auto-organisation.
Et c’est peut-être précisément ce dont le mouvement français pourrait avoir besoin, non pas seulement davantage de manifestants, mais davantage de personnes capables de s’organiser, de décider et d’agir collectivement. Car un mouvement qui ne fait que protester peut être contenu, un mouvement qui commence à s’organiser lui-même devient beaucoup plus difficile à ignorer et c’est exactement ça que nos gouvernants redoutent, voir la population les démasquer et montrer ce qu’est une véritable démocratie, celle du quotidien où les gens décident des choses qui les concernent, pas celle où des dirigeants décident de nos vies en fonction d’intérêts qui ne sont bien souvent pas les nôtres.
https://apnews.com/article/france-education-protests-macron-police-dd78a1a2b80d4c84a92bcdde6f96e988
https://studenti.org.rs/en/vesti/pismo-narodu-srbije/
https://www.dw.com/en/how-serbias-student-protesters-organize-fight-for-justice/a-71608717
https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/23311886.2025.2583748?utm_source=chatgpt.com





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