TH, Katniss Everdeen et Heidegger

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Chez TH, on retrouve les banlieues parisiennes si chères au rap français, sous un filtre froid, morne et gris, dans une angoisse d’une société techno-securitaire, de ses robots tueurs, de ses caméras de surveillance omniprésentes et de ses algorithmes déshumanisants. TH montre un monde capitaliste qui délaisse les marginaux, les abandonnant au cycle de la criminalité et de la répression policière. Il montre la violence des vestiges de l’esclavagisme qui se manifestent par des traumas intergénérationnels ou par des structures politiques néocoloniales.

Et chez Suzanne Collins on retrouve une société profondément inégalitaire jusque dans sa géographie, qui découpe les districts périphériques en fonction de leur production et qui centralise l’opulence dans un Capitole hédoniste qui s’adonne à un jeu cruel chaque année, pour punir et dominer les périphéries dans un entremelement répressif de violence et de spectacle.

Mais une critique ne fait pas que dénoncer, elle propose, ou plutôt elle oppose un projet à ce qu’elle dénonce. Et ce projet est particulièrement visible dans Hunger Games. (C’est ici qu’il faut partir pour éviter les spoils.) Katniss, visage de la révolution, mène les troupes (ou les accompagne) aux portes du palais présidentiel, l’infâme Snow perd le soutien de ses derniers fidèles, l’opportuniste Coin est éliminée d’une flèche vengeresse, et Katniss clôt le film dans une grande prairie verdoyante, son mari joue avec son ainé tandis qu’elle materne son nourisson. Refus de l’ancien monde, refus du nouveau, repli chez elle à la campagne loin de la civilisation, dans un cocon hétéropatriarcal. Et tout au long de la trilogie, elle ne s’engage ni totalement pour le régime capitoliste, ni totalement pour les rebelles dont elle se méfie, mais pour ses proches, et particulièrement pour ses love interests masculins.

En fait, d’un récit politique on arrive à un récit presque christique opposant le mal (la nature humaine violente, les inégalités de richesse, la haine et la cruauté) au bien (parfois la résistance ou la liberté mais tout le temps l’amour et la famille patriarcale). Et le dernier plan du film, particulièrement Heideggerien nous rappelle que l’objectif n’est pas particulièrement l’émancipation du sujet collectif, l’égalité en droits ou la démocratie mais bien le retour à la nature, à la maternité et aux valeurs que la religion de notre société prône.

Chez TH, le projet qu’il oppose au capitalisme se fait plus discret mais des références chopées au vol dans ses lyrics ou dans ses interviews laissent entendre également un projet religieux, de l’accueil d’une communauté chaleureuse unie autour de valeurs d’amour et de famille. Lui qui a grandi dans le catéchisme chrétien et qui s’est converti à l’Islam. Or, la religion n’est pas forcément incompatible avec le capitalisme, qui s’est fondé dans une éthique protestante. Les États-Unis ou Israël sont deux pays capitalistes religieux et le capitalisme possède sa propre théologie née à partir des, et en opposition aux religions abrahamiques.

Si on imagine le capitalisme comme un système unifié, d’exploitation des individus selon des logiques propriétaristes, on peut le concevoir comme un arbre, qui aurait des racines (l’échange marchand, l’émergence d’une classe propriétaire), un tronc (l’exploitation des classes laborieuses et de l’écosystème, le fétichisme de la marchandise, la forme-valeur), des branches (le classisme, le patriarcat, la colonialité, l’etatisme, le productivisme, le validisme,…) et des feuilles (les expériences concrètes de ces manifestations politiques dans nos vies). L’anticapitalisme tronqué revient à critiquer seulement une partie de l’arbre en omettant ou en en valorisant une autre partie. Et c’est le cas de Hunger Games ou de E-Trap qui opèrent une critique de certaines parties de l’arbre (la déshumanisation ou l’aliénation des individus, le massacre des corps et de la nature, les engrenages d’entretien de la violence) tout en valorisant et omettant d’autres parties ce qui produit un discours antirévolutionnaire chez TH et carrément un discours nataliste blanc dans Hunger Games.

La morale de l’histoire ça n’est pas de cancel le rap français ou les films hollywoodiens qui sont imprégnés des pensées politiques dominantes dans leur environnement mais d’attiser la vigilance sur les discours que l’on pourrait bien produire, en montrant que de simples angles morts peuvent transformer une oeuvre révolutionnaire en clip promotionnel de la philosophie qui a influencé le Reich.


Sources YouTube :
TH, ALTER EGO – Documentaire Yard
Pourqoi la philosophie d’Heidegger est fasciste ? (Analyse Bourdieu)

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