La démocratie plénière

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Lucas Skalski
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Pour une démocratie plénière, l’autogestion, l’écologie sociale et les communs. Fondateur @leconseil@leconseil.blog

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Aux origines de la démocratie

Il convient, en préambule, de revenir sur le sens des mots, car la démocratie n’a jamais été exempte de contradictions, dès ses premières expériences historiques, l’affirmation du pouvoir du peuple s’est accompagnée de restrictions quant à ceux qui pouvaient effectivement l’exercer. La démocratie, du grec ancien dêmos kratos, littéralement « le pouvoir du peuple », désigne la participation directe des citoyens au processus de décision politique. Le mot politique vient lui aussi du grec ancien politikós, qui signifie simplement « les affaires de la cité ». En ce sens, n’importe qui peut faire de la politique, il n’est nul besoin d’avoir des pseudo-politiciens qui seraient des spécialistes autoproclamés de la question, puisque les affaires de la cité concernent tout le monde.

Ces mots trouvent tous leur origine dans la Grèce antique, plus précisément à Athènes, considérée comme le berceau de la démocratie au Ve siècle avant notre ère. Pour les Athéniens, la démocratie ne pouvait être que directe, le peuple décidait et votait lui-même les lois, sans aucun intermédiaire. Tous les citoyens pouvaient se réunir dans l’Ecclésia, l’assemblée du peuple, pour débattre et trancher les grandes questions concernant la cité.

Ces assemblées étaient préparées par la Boulè, un conseil de cinq cents citoyens tirés au sort chaque année, chargé de proposer les lois et d’organiser les débats. La plupart des magistrats étaient eux aussi désignés par tirage au sort, Ce principe du tirage au sort était central dans la pensée politique athénienne : les élections, selon eux, favorisaient inévitablement les riches, les puissants et les orateurs habiles. À leurs yeux, choisir par le sort garantissait l’égalité politique et empêchait la constitution d’une classe dirigeante permanente tandis que le vote était une procédure aristocratique où les « meilleurs » étaient élus.

Certes, tout n’était pas parfait dans la démocratie athénienne : femmes, esclaves et métèques étaient exclus de la citoyenneté. Mais leur conception du pouvoir populaire demeurait bien plus ambitieuse que le simple geste de glisser un nom dans une urne. La démocratie était envisagée comme un processus de participation active, fondé sur la délibération et la responsabilité collective. Le principal défaut de la cité résidait donc moins dans son mode de décision que dans sa définition restrictive de la citoyenneté. Sur les 200 000 à 300 000 habitants qu’Athènes comptait alors, seuls 30 000 à 40 000 hommes libres jouissaient de droits politiques, mais c’est largement plus, en proportion, que dans nos systèmes actuels et leurs quelques élus qui font de la politique leur métier, là où Athènes la considérait comme un devoir pour tout citoyen. On voit donc le sens radicalement différent que donnaient ses créateurs à ces mots.

Le système représentatif

Aujourd’hui encore, il suffit d’observer les usages du mot démocratie pour constater à quel point ses significations peuvent diverger. Le cas du gouvernement dit « représentatif » est particulièrement révélateur, on qualifie ainsi de démocratique un système dans lequel le peuple élit des représentants chargés de prendre, en son nom, les principales décisions politiques, sans disposer pour autant de moyens suffisants pour les contrôler directement ni pour intervenir dans leurs choix entre deux élections.

Concrètement, les citoyens sont rarement appelés à se prononcer sur les décisions elles-mêmes. Ils choisissent avant tout des candidats, des personnalités qui doivent convaincre, séduire et maîtriser les codes de la communication politique. Le choix porte ainsi moins sur l’exercice concret du pouvoir que sur ceux auxquels il sera confié.

On pourrait n’y voir qu’une imperfection, un dysfonctionnement auquel il serait possible de remédier à la marge. Pourtant, cette séparation entre le peuple et l’exercice effectif du pouvoir ne constitue pas une dérive du système représentatif, elle tient aussi à sa conception originelle. Plusieurs penseurs fondateurs des institutions représentatives modernes ont d’ailleurs explicitement distingué celles-ci de la démocratie entendue comme exercice direct du pouvoir par le peuple. C’est notamment le cas de James Madison, lors de la Révolution américaine, et d’Emmanuel-Joseph Sieyès, pendant la Révolution française. Malgré des contextes historiques et des conceptions politiques différents, tous deux ont contribué à théoriser cette distinction entre gouvernement représentatif et démocratie, au sens d’un peuple exerçant lui-même le pouvoir.

Sieyès l’exprime clairement au moment de la première Constitution française :

« La France ne doit pas être une démocratie, mais un régime représentatif. […] Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. […] Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Ces termes illustrent bien que l’élection relève davantage d’un rituel de dépossession du peuple que d’une véritable expression du pouvoir populaire. Dans ce système, la politique devient l’apanage des élus, qui, une fois au pouvoir, ne représentent bien souvent plus qu’eux-mêmes et les intérêts de ceux qui les ont portés, financés ou soutenus. Il est particulièrement révélateur que les concepteurs mêmes du gouvernement représentatif aient reconnu, sans toujours s’en cacher, son opposition à la démocratie entendue comme exercice direct du pouvoir par le peuple. Le système représentatif apparaît ainsi moins comme l’accomplissement de la démocratie que comme un dispositif permettant aux élites, notamment économiques, de conserver la maîtrise des décisions politiques. Les révolutions américaine et française en offrent une illustration emblématique, tout en renversant l’ancien ordre politique, elles ont largement contribué à l’avènement d’un pouvoir bourgeois, substituant en partie les élites nouvelles aux anciennes sans pour autant remettre en cause la dépossession politique du peuple.

Il serait naïf de croire que le citoyen lambda dispose du même pouvoir politique que les plus grosses fortunes ou les magnats de la presse. Certes, chacun ne dispose que d’une voix dans l’urne, mais cette égalité formelle masque des inégalités autrement plus profondes. Car les plus fortunés ne se contentent pas de défendre leurs intérêts dans les urnes, ils disposent de moyens considérables pour peser sur le débat public, financer des campagnes électorales, soutenir des candidats ou des partis politiques et imposer certains sujets dans l’agenda politique. Par l’intermédiaire de leurs médias, ils contribuent également à façonner les représentations collectives, à déterminer les thèmes qui occupent le débat public et à orienter les termes dans lesquels les problèmes sont posés.

Pendant ce temps, le citoyen lambda est bombardé de discours qui présentent la méritocratie et la liberté d’entreprendre comme les fondements incontestables de l’ordre social, tandis que les discours xénophobes et racistes peuvent servir à désigner des boucs émissaires et à détourner l’attention des causes structurelles des inégalités sociales ou de la crise écologique. Le problème est que la population ne disposent pas des mêmes moyens pour faire entendre leurs idées, orienter le débat public ou transformer leurs intérêts particuliers en priorités politiques.

En réalité, plus votre capital économique est important, plus vous êtes susceptible de disposer d’un poids politique considérable. C’est comme si les plus riches pouvaient voter plusieurs fois, non pas dans l’urne, mais en amont, en pesant sur les candidatures, les discours, les sujets jugés prioritaires et les limites mêmes du débat politique. À l’égalité d’une voix par citoyen se superpose ainsi une inégalité profonde dans la capacité à façonner les décisions collectives.

Le citoyen moyen se retrouve, lui, à voter souvent pour ce qu’il considère comme le candidat ou le parti le moins pire, parmi une liste prédéfinie de candidats ou de formations politiques qu’il n’a absolument pas choisie. Car, qu’il s’agisse d’une élection présidentielle ou législative, d’un scrutin de liste ou d’un régime parlementaire, la sélection des candidats et la définition des programmes échappent largement aux citoyens ordinaires pour être confiées aux partis, à leurs directions et aux appareils militants. Même parmi les candidats ainsi sélectionnés, les inégalités sont considérables, en fonction de leur exposition médiatique et des financements dont ils disposent pour mener leur campagne. Les sondages enfoncent alors le dernier clou dans le cercueil de l’équité car qui voudrait voter pour un candidat ou un parti donné perdant avant même le jour de l’élection ? Autant voter pour quelqu’un qui a encore ses chances, se dit-on. La liste des choix possibles se retrouve ainsi encore écrémée, non plus officiellement, mais dans les esprits, et l’élection finit par se jouer sur un nombre toujours plus restreint de candidats ou de formations politiques. Il devient alors difficile de voir dans le système représentatif un véritable processus démocratique.

Le mot démocratie n’est qu’une caution servant à légitimer le pouvoir de quelques-uns. Autrefois, les rois prétendaient détenir leur pouvoir absolu de Dieu, désormais les gouvernants prétendent le détenir par le biais d’élections « démocratiques » qui sont un rituel quasi religieux où le concept abstrait de « peuple » remplace Dieu. Ce ne sont pas les libertés non-négligeables souvent arrachées aux dominants comme la liberté d’expression et d’association accordées qui permettent de revendiquer fièrement l’étiquette « démocratie ». À partir du moment où le peuple n’a pas le pouvoir de décider directement des questions portant sur les affaires de la cité, autrement dit de faire de la politique, la démocratie reste incomplète. Ce que nous appelons faussement la « démocratie représentative » est plutôt une « oligarchie élective », tout comme la « démocratie populaire » pratiquée dans les pays dit “communistes” n’était qu’une formule servant à justifier une dictature bureaucratique du parti unique. Elle est, de la même manière, utilisée pour justifier le pouvoir de la bourgeoisie capitaliste.

Réaliser pleinement la démocratie

Faut-il pour autant abandonner le mot démocratie sous prétexte qu’il a été dévoyé, qu’il recouvre des réalités contradictoires et qu’il a parfois servi à légitimer des formes de pouvoir qui en contredisent le principe ? Je ne le crois pas. Renoncer à ce terme reviendrait à laisser à ceux qui l’ont redéfini le monopole de son sens. Malgré ses contradictions historiques et les usages qui en ont été faits, la démocratie porte toujours en elle une promesse d’émancipation : celle d’un peuple qui décide lui-même de son destin. Il ne s’agit donc pas de revenir à une démocratie originelle idéalisée, qui n’a d’ailleurs jamais pleinement existé, mais de reprendre ce principe à notre compte, de le pousser jusqu’à ses conséquences logiques et d’imaginer les conditions de sa réalisation effective. C’est dans cette perspective que je propose de parler de « démocratie plénière » pour désigner une démocratie qui réalise pleinement son propre principe.

Par « démocratie plénière », j’entends donc une démocratie pleine et entière, qui permette la participation de toutes et tous aux décisions, et qui étende la participation politique directe à l’ensemble des sphères de la vie collective, jusqu’à l’organisation même de la production et de la répartition des richesses. C’est donc une démocratie directe ayant atteint son plein potentiel, puisque la démocratie, même directe, ne garantit pas toujours la liberté et l’égalité réelles, pourtant indispensables.

Il suffit de regarder l’exemple athénien pour comprendre que la démocratie directe ne garantit pas, à elle seule, l’émancipation de toutes et tous. Malgré sa participation directe aux décisions politiques, Athènes réservait la citoyenneté politique aux hommes libres répondant aux critères de citoyenneté, excluant ainsi les femmes, les esclaves et les étrangers résidents de la vie politique. Cette démocratie reposait donc sur une société patriarcale et esclavagiste, dans laquelle le pouvoir du peuple s’exerçait au prix de l’exclusion d’une grande partie de la population. Même les inventeurs de la démocratie plaçaient ainsi derrière le mot peuple une définition profondément restrictive. Mais cette contradiction historique n’est pas une raison pour abandonner l’idéal démocratique. Elle nous invite plutôt à nous le réapproprier, en élargissant radicalement ses ambitions pour en faire un véritable projet d’émancipation pour toustes.

Un exemple contemporain souvent cité est celui de la Suisse, fréquemment présentée comme un modèle de démocratie directe. Les mécanismes d’initiative populaire et de référendum permettent effectivement aux citoyens de se prononcer régulièrement sur des questions politiques et de proposer eux-mêmes des modifications constitutionnelles. Mais la possibilité de voter ne signifie pas nécessairement que chacun dispose d’une influence égale sur les décisions collectives. Les campagnes précédant les votations mobilisent des moyens financiers et médiatiques inégalement répartis, qui peuvent favoriser les acteurs les mieux organisés. De plus, pour les modifications constitutionnelles, la double majorité du peuple et des cantons peut empêcher l’adoption d’un texte pourtant soutenu par la majorité des votants. La volonté populaire reste ainsi soumise à des règles institutionnelles qui en encadrent l’expression.

Mais le problème ne se limite pas aux institutions politiques. La démocratie directe suppose du temps, de l’information et la possibilité de se consacrer aux affaires collectives. Or, comment exercer pleinement sa souveraineté lorsque l’essentiel de son temps est absorbé par le travail, lorsque la précarité réduit les possibilités de participation et lorsque les moyens de façonner le débat public restent concentrés entre quelques mains ? La question devient encore plus fondamentale dès lors que l’on considère le fonctionnement même de l’économie. Dans le système capitaliste, les travailleurs ne disposent généralement pas d’un pouvoir démocratique proportionnel à leur contribution à la production, ils ne décident collectivement ni de ce qui est produit, ni de la manière dont cela l’est, ni de la répartition des richesses qu’ils contribuent à créer. La démocratie s’arrête ainsi aux portes des entreprises, alors même que celles-ci organisent une part considérable de notre existence.

Athènes comme la Suisse permettent donc de mettre en évidence deux limites distinctes. La première tient à la définition même du peuple et du concept de citoyenneté, lorsque certaines catégories en sont exclues ; la seconde tient aux conditions réelles de l’exercice du pouvoir, lorsque les inégalités sociales et économiques empêchent une participation véritablement égale. Une démocratie peut ainsi reposer sur la participation directe tout en coexistant avec des rapports de domination profondément enracinés. Pour être pleinement réalisée, elle ne peut se limiter aux procédures de décision politique, elle doit également s’attaquer aux exclusions sociales, aux inégalités économiques et aux rapports de pouvoir qui traversent l’ensemble de la société.

Pour déterminer si une société est démocratique, il ne suffit donc pas d’examiner ses institutions ou les libertés qu’elle garantit. Il faut encore se demander qui détient réellement le pouvoir, qui peut l’exercer et dans quels domaines de la vie collective il s’applique. Une société peut reconnaître la liberté d’expression, autoriser l’association et organiser des élections régulières tout en laissant une grande partie des décisions qui façonnent l’existence de ses membres hors de leur portée. Les indices démocratiques traditionnels, lorsqu’ils prennent principalement pour référence les institutions libérales et représentatives, ne permettent donc pas nécessairement de saisir toutes les dimensions de la démocratie. Ils évaluent certaines garanties politiques, mais ne disent pas à eux seuls dans quelle mesure une population maîtrise effectivement son destin collectif.

Si la démocratie signifie le pouvoir du peuple, encore faut-il que ce pouvoir ne soit pas réduit à la désignation périodique de ceux qui l’exerceront à sa place. La démocratie suppose que les citoyens puissent participer directement aux décisions collectives, plutôt que de se limiter à choisir ceux qui décideront pour eux. Mais cette exigence, aussi fondamentale soit-elle, ne suffit pas. L’expérience athénienne nous a montré qu’un peuple pouvait exercer directement le pouvoir tout en excluant une grande partie de la population de la citoyenneté. De même, une participation politique étendue ne garantit pas que les individus disposent des moyens matériels de l’exercer à égalité, ni que le principe démocratique s’applique aux autres sphères de leur existence.

Une première exigence d’une démocratie plénière interdit donc de réserver la souveraineté à une partie de la population, quelle que soit la forme que prend cette exclusion. La seconde interdit de limiter la démocratie aux seules institutions politiques, en laissant les rapports économiques et sociaux organisés selon des principes hiérarchiques auxquels ceux qui les subissent ne peuvent véritablement prendre part. Car à quoi bon être souverain dans la cité si l’on demeure soumis, dans son travail ou dans les conditions matérielles de son existence, à des décisions sur lesquelles on n’a aucune prise ?

Pour rendre cette conception concrète, il faut donc identifier les principaux lieux où s’exerce le pouvoir dans une société et déterminer comment le principe démocratique pourrait s’y appliquer. J’en distingue trois, que je vais détaillé : le domaine politique, où se prennent les décisions collectives ; le domaine économique, où s’organisent la production et la répartition des ressources ; et le domaine social et culturel, où se forment les normes, les représentations et les conditions de la vie commune.

1. La démocratie politique

La démocratie politique désigne la manière dont le pouvoir est organisé, exercé et contrôlé au sein d’une société. Elle ne se réduit ni à l’existence d’élections ni à la possibilité de désigner périodiquement des gouvernants, elle suppose que la population puisse participer directement à l’élaboration des décisions collectives et conserver une prise réelle sur leur application. Son principe fondamental est d’empêcher la confiscation du pouvoir par une minorité, qu’elle soit politique, technocratique ou partisane, en faisant des citoyens les acteurs permanents de leur propre gouvernement.

Les assemblées plénières constituent, dans cette perspective, l’un des fondements de la démocratie politique. Elles sont des espaces de délibération et de décision ouverts à toutes les personnes concernées, dans lesquels chacun peut prendre part à la discussion, proposer des orientations, contester les décisions envisagées et contribuer à leur élaboration. Il ne s’agit plus simplement de choisir ceux qui décideront à notre place, mais de se réunir pour décider collectivement des affaires communes.

Cette organisation suppose également de repenser l’échelle à laquelle les décisions sont prises. Le pouvoir devrait être exercé autant que possible au niveau local, au plus près des personnes concernées, afin que chacun puisse participer effectivement aux affaires communes. Les communes et les communautés locales constitueraient ainsi les premiers espaces d’autogouvernement, sans pour autant être isolées les unes des autres. Les outils numériques offrent ici des possibilités nouvelles, ils peuvent faciliter la participation à grande échelle, permettre la délibération à distance et contribuer à coordonner les décisions entre différentes assemblées. Ils rendent ainsi envisageable une démocratie directe qui ne se limiterait pas à l’échelle locale, mais pourrait également s’exercer à l’échelle régionale, nationale, voire internationale, sans que la participation de chacun exige sa présence physique dans un même lieu. Il ne s’agit pas de remplacer un État centralisé par une multitude de communautés indépendantes, mais d’organiser la coopération entre les différents niveaux de la vie collective sans recréer une séparation entre gouvernants et gouvernés.

Cela suppose que les assemblées plénières ne soient pas de simples lieux de consultation, dont les conclusions pourraient être ignorées par ceux qui détiennent effectivement le pouvoir. Elles doivent disposer d’une véritable capacité de décision, dans un cadre garantissant l’égalité de participation, l’accès à l’information, la transparence des débats et la possibilité de remettre en question les décisions prises. Les fonctions nécessaires à leur organisation et à leur coordination peuvent être confiées à des délégués soumis à des mandats précis, limités et révocables, sans que ces derniers acquièrent pour autant une autonomie politique leur permettant de se substituer aux assemblées.

Les assemblées pourraient privilégier la recherche d’un accord par la discussion, tout en prévoyant différentes manières de trancher lorsque les désaccords persistent, comme le vote majoritaire. Des groupes de travail pourraient également contribuer à approfondir certaines questions et à préparer des propositions, sans se substituer à la décision collective. De même, des formes de délégation pourraient faciliter la réalisation de tâches précises ou la coordination entre assemblées.

La démocratie politique ne consiste pas à rapprocher le pouvoir des citoyens, mais à abolir autant que possible la séparation entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. Les assemblées plénières, articulées entre elles à différentes échelles, en constituent le principe organisateur. Elles permettent à la population de ne plus se contenter de consentir au pouvoir exercé en son nom, mais de s’organiser pour l’exercer elle-même.

2. La démocratie économique

La démocratie économique consiste à étendre le principe d’autogouvernement à la sphère de la production, de la propriété et de la répartition des richesses. Dans un système capitaliste, les décisions économiques restent largement concentrées entre les mains des propriétaires et des dirigeants d’entreprise, tandis que les travailleurs et la population disposent d’un pouvoir limité sur ce qui est produit, sur la manière dont cela l’est et sur l’usage des richesses créées. La démocratie politique demeure alors incomplète : même lorsque les citoyens peuvent décider collectivement des lois, une part considérable de leur existence reste soumise à des décisions économiques qu’ils ne maîtrisent pas. La démocratie économique suppose donc que les travailleurs puissent participer directement à l’organisation de leur activité, mais aussi que la collectivité puisse intervenir dans les choix économiques qui engagent son avenir.

Une première possibilité consiste à développer les coopératives, c’est-à-dire des entreprises détenues et gouvernées collectivement par leurs membres, plutôt que par des propriétaires extérieurs qui disposent du pouvoir en fonction du capital qu’ils possèdent. Dans une coopérative de travailleurs, les salariés participent aux décisions concernant leur entreprise selon des règles démocratiques. En France, les sociétés coopératives et participatives (SCOP) reposent notamment sur le principe « une personne, une voix » pour les décisions prises par les associés, indépendamment du capital détenu. Elles montrent qu’il est possible d’organiser une activité économique sans réserver le pouvoir aux seuls détenteurs de capitaux. Leur principale limite tient toutefois au fait qu’elles restent soumises aux contraintes du marché et à la concurrence, ce qui peut restreindre leur capacité à déterminer librement leurs orientations.

Cette logique ne concerne pas uniquement les salariés d’une même entreprise. Elle pourrait également s’appliquer aux travailleurs indépendants, qui pourraient choisir de mutualiser certains moyens et de s’organiser collectivement sans renoncer à l’autonomie de leur activité. Les coopératives d’activité et d’emploi (CAE), qui existent déjà en France, offrent une illustration intéressante de cette possibilité, elles permettent à des entrepreneurs de développer leur propre activité tout en bénéficiant d’un cadre juridique et social commun, de services mutualisés et d’une gouvernance coopérative. Dans une démocratie plénière, de telles structures pourraient permettre aux travailleurs de conserver une certaine liberté dans le choix et l’organisation de leur activité, tout en échappant à l’isolement et en participant à des formes de solidarité économique. L’objectif n’est donc pas d’imposer un modèle unique d’organisation du travail, mais de permettre différentes formes d’activité autonome et collective, dès lors qu’elles s’inscrivent dans un cadre démocratique et respectueux des besoins de la collectivité.

Mais la démocratie économique doit également transformer les conditions mêmes du travail. Car à quoi servirait de démocratiser une entreprise si chacun demeurait enfermé dans une tâche répétitive, une spécialisation étroite ou une fonction dont il ne maîtrise ni le sens ni les finalités ? L’émancipation suppose de dépasser autant que possible une division du travail qui réduit les individus à une seule activité et les prive de la possibilité de développer des capacités diverses. Cela implique de favoriser la polyvalence choisie, la rotation de certaines tâches et l’accès de tous aux connaissances nécessaires pour comprendre et participer à l’ensemble de l’activité productive. Il ne s’agit pas de nier la nécessité des compétences spécialisées, mais d’éviter qu’elles deviennent le fondement d’une hiérarchie durable entre ceux qui conçoivent, organisent et décident, et ceux qui exécutent.

Cette transformation doit aller de pair avec une réduction aussi importante que possible du temps de travail contraint. Le progrès technique et l’augmentation de la productivité devraient permettre de satisfaire les besoins collectifs en mobilisant moins de temps de travail humain, plutôt que de servir uniquement à accroître la production et l’accumulation des richesses. Réduire le temps consacré aux activités imposées par la nécessité économique permettrait de libérer du temps pour les activités choisies, la création, les relations sociales et la participation aux assemblées plénières. Cette réduction ne peut toutefois être pensée indépendamment de la répartition des tâches indispensables, elle suppose de partager équitablement le travail nécessaire, de répondre aux besoins essentiels et d’éviter que la diminution du temps de travail des uns repose sur le surcroît de travail des autres.

Mais quelle place les coopératives devraient-elles occuper dans une démocratie plénière ? Deux possibilités, qui ne sont pas nécessairement contradictoires, peuvent être envisagées. La première serait de leur accorder une large autonomie, les travailleurs décideraient eux-mêmes de l’organisation de leur activité, de leurs méthodes de production et de leurs choix quotidiens. La seconde consisterait à placer certaines activités sous le contrôle direct des assemblées plénières locales, notamment lorsqu’elles concernent des ressources communes, des services essentiels ou des besoins collectifs prioritaires. Dans ce cas, les citoyens pourraient décider des grandes orientations de ces activités sans nécessairement intervenir dans leur gestion quotidienne.

Ces deux formes d’organisation pourraient coexister. Toutes les entreprises n’ont pas vocation à être administrées directement par les assemblées plénières, pas plus que leur autonomie ne devrait leur permettre de s’affranchir de toute responsabilité envers la collectivité. L’enjeu serait de déterminer démocratiquement quelles décisions relèvent des travailleurs eux-mêmes, lesquelles concernent la population dans son ensemble et comment articuler ces différents niveaux de pouvoir. Les assemblées plénières pourraient ainsi définir les grandes priorités collectives, débattre de l’utilisation des ressources communes et coordonner les activités qui dépassent le cadre d’une seule entreprise, tandis que les coopératives conserveraient une liberté d’organisation dans les domaines relevant de leur activité propre.

La démocratie économique ne se résume donc ni à généraliser la propriété collective ni à placer toute la production sous une administration centralisée. Elle consiste à permettre aux travailleurs de maîtriser leur activité, de ne pas être réduits à une fonction unique et de disposer du temps nécessaire pour exercer pleinement leur autonomie. Elle suppose également de donner à la collectivité les moyens de décider des grandes orientations économiques qui affectent son existence. L’objectif est de dépasser aussi bien la domination des propriétaires privés que la concentration du pouvoir économique dans une autorité séparée de la population, en organisant une articulation démocratique entre autonomie des travailleurs, décisions collectives et émancipation dans le travail.

3. La démocratie sociale et culturelle

La démocratie sociale, ou culturelle, renvoie à la capacité des individus à participer pleinement à la vie collective, au-delà du cadre strictement institutionnel ou économique. Elle repose sur l’égalité réelle des conditions, sur l’accès universel à l’éducation, à la culture, à une information de qualité et à l’expression publique. Cela suppose également que les lieux mêmes de transmission du savoir — écoles, universités, espaces de formation — soient organisés selon des principes démocratiques (voir l’exemple des plénums étudiants dans les Balkans), afin que l’apprentissage ne reproduise pas des rapports d’autorité figés, mais devienne un processus collectif d’émancipation qui forme les individus aux principes démocratiques et au vivre-ensemble. Une société ne peut se dire démocratique si ses citoyens, privés de temps, de savoir ou de reconnaissance, sont réduits au silence. L’apprentissage ne devrait d’ailleurs jamais s’arrêter à la fin de la scolarité, chacun devrait pouvoir continuer à apprendre tout au long de sa vie, rester curieux, remettre en question ses certitudes et approfondir sans cesse sa compréhension du monde. Nous devrions tous devenir, en quelque sorte, des étudiants permanents.

La démocratie sociale et culturelle doit donner aux citoyens les moyens de développer librement leurs facultés et de choisir leur propre manière de vivre. Cela suppose de favoriser l’épanouissement intellectuel, créatif, physique et émotionnel de chacun, en respectant les besoins et les préférences individuelles. L’éducation et la culture y contribuent, tout comme les pratiques favorisant la conscience de soi et l’expression personnelle, qu’il s’agisse de la méditation, de la création artistique ou du sport. L’objectif est de former des individus libres, capables de réflexion critique et d’initiative, qui ne soient pas seulement en mesure de participer aux décisions collectives, mais aussi de construire leur propre existence.

Cette conception de l’émancipation rejoint ce que certaines traditions philosophiques ont appelé l’« humain total ». Elle désigne un individu capable de développer l’ensemble de ses facultés lorsque les conditions sociales cessent de l’en empêcher. L’aliénation produite par la division du travail, les hiérarchies rigides et la réduction de la personne à sa seule fonction économique limite cette possibilité. L’émancipation suppose donc de transformer les conditions concrètes de l’existence afin que chacun puisse développer ses capacités intellectuelles, créatives, sensibles et physiques, au lieu d’être enfermé dans un rôle prédéfini. L’individu émancipé n’est plus un simple rouage d’un système qui lui échappe, il devient acteur de son existence et participe consciemment à l’organisation de la société.

L’épanouissement individuel ne s’oppose pas pour autant à la vie collective. L’être humain se construit dans ses relations avec les autres, dans la coopération, la création et la délibération communes. Une société fondée sur la mise en commun, la coopération et la maîtrise collective des conditions d’existence peut ainsi créer les conditions dans lesquelles chacun développe plus librement ses capacités. Le bien commun ne consiste alors pas à sacrifier l’individu à la collectivité, mais à organiser la vie collective de manière à permettre l’émancipation de tous. Il n’existe donc pas nécessairement d’opposition entre individualisme et collectivisme, on pourrait parler d’un individualisme collectif, où chacun s’épanouit à travers les autres.

Cette interdépendance ne se limite toutefois pas aux relations humaines. L’être humain dépend également de son environnement naturel, des écosystèmes dont il fait partie et des équilibres écologiques qui rendent la vie possible. Pourtant, notre organisation sociale, fondée sur la domination de la nature, l’exploitation des ressources et la recherche permanente de la croissance, tend à nous faire oublier cette dépendance. Nous nous représentons souvent la nature comme un monde extérieur à nous, dont nous pourrions disposer librement, alors que nous en sommes indissociables. Cette séparation est à la fois matérielle et culturelle, elle se manifeste dans nos modes de production et de consommation, mais aussi dans notre manière de concevoir la place de l’être humain dans le monde.

L’émancipation ne peut donc consister à nous affranchir de toute dépendance, puisque certaines d’entre elles constituent les conditions mêmes de notre existence. Elle suppose plutôt de comprendre ces interdépendances et d’organiser collectivement notre rapport au monde naturel, afin de satisfaire les besoins humains sans détruire les conditions qui permettent d’y répondre. Il ne s’agit pas de soumettre les individus à une nature idéalisée non plus, ni de renoncer à transformer notre environnement, mais de sortir d’une logique dans laquelle la nature est considérée comme une simple réserve de ressources à exploiter. Une société véritablement émancipée devrait permettre aux êtres humains de maîtriser collectivement leurs conditions d’existence tout en reconnaissant les limites écologiques auxquelles elles sont soumises. Cela rejoint explicitement la théorie de l’écologie sociale.

L’épanouissement individuel cesse alors d’être en contradiction avec le bien commun, et le bien commun ne peut plus être pensé indépendamment des conditions écologiques de la vie. La liberté ne réside pas dans l’illusion d’une indépendance absolue, mais dans la capacité à comprendre et à transformer consciemment les relations dont nous dépendons. L’individu ne s’accomplit ni contre les autres ni contre la nature, mais au sein d’un monde vivant dont il fait partie.

Cette idée pourrait se résumer par la formule marxienne, que l’on pourrait prolonger en y intégrant notre rapport au vivant : « Le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous, dans le respect des équilibres écologiques dont dépend notre existence. »

Une utopie irréaliste ?

On pourrait me rétorquer qu’un tel modèle n’a jamais existé et qu’il relève donc de l’utopie. Il est vrai qu’aucune société n’a, à ce jour, réalisé pleinement les principes de la démocratie plénière tels que je les conçois. Mais faut-il en conclure qu’ils sont irréalisables ? Plusieurs expériences historiques et contemporaines montrent qu’il est possible de mettre en pratique certains de ces principes, sans pour autant parvenir à les réunir tous au sein d’un même système.

L’autonomie zapatiste au Chiapas, au Mexique, en offre un exemple intéressant. Depuis des décennies, les communautés zapatistes cherchent à organiser leur autogouvernement à travers des assemblées locales, des structures de coordination entre communautés et des formes d’organisation économique collective. Leur organisation a d’ailleurs évolué au fil du temps, notamment avec la réorganisation de leur autonomie annoncée en 2023, qui visait à renforcer le rôle des communautés à la base. Cette expérience ne correspond pas pour autant au modèle que je défends ici, et il serait excessif d’y voir une démocratie plénière déjà réalisée. Elle montre néanmoins que des populations peuvent s’organiser pour reprendre collectivement en main une partie de leurs affaires politiques, sociales et économiques, en dehors des structures habituelles du pouvoir étatique.

Il ne s’agit donc pas de prétendre qu’une expérience particulière apporte la preuve définitive de la faisabilité de la démocratie plénière. De telles expériences permettent plutôt d’en examiner certains principes en pratique, d’en observer les possibilités, mais aussi d’en identifier les limites et les difficultés. La démocratie plénière reste un projet à construire, qui devra lui-même répondre à des questions essentielles. Comment organiser la participation à grande échelle, coordonner les décisions entre les communautés, garantir l’égalité réelle des participants et empêcher la reconstitution de rapports de pouvoir permanents ? Ces difficultés ne doivent être ni minimisées ni considérées d’emblée comme insurmontables. Elles constituent précisément des problèmes politiques qu’il nous appartient d’affronter.

La réalisation d’un tel projet se heurterait également à des obstacles extérieurs. Des communautés qui cherchent à s’émanciper des rapports de domination existants restent confrontées aux contraintes économiques, aux rapports de force politiques et aux pressions des États. Mais ces obstacles ne sont pas les seuls. La démocratie plénière ne pourrait se construire durablement sans transformer les structures sociales et économiques qui limitent aujourd’hui la capacité des individus à participer aux décisions collectives. C’est pourquoi elle ne saurait se réduire à une expérience locale isolée. Elle devrait progressivement s’étendre, se coordonner à différentes échelles et tisser des liens de solidarité au-delà des frontières. L’enjeu est de faire émerger, à partir des luttes et des expériences concrètes, les conditions d’une société dans laquelle la population puisse réellement décider de son propre destin.

La démocratie plénière ne doit donc pas être conçue comme un état de fait que l’on pourrait décréter du jour au lendemain, ni comme un modèle parfait dont la réalisation marquerait la fin de toute évolution. Elle est avant tout un processus, une dynamique d’émancipation visant à étendre progressivement le pouvoir démocratique à toutes les sphères de la vie. Elle suppose une transformation continue de nos institutions, de nos rapports économiques et de nos relations sociales, afin que chacun puisse prendre une part toujours plus grande aux décisions qui déterminent son existence. La démocratie plénière n’est donc pas un aboutissement définitif, mais un mouvement permanent vers une société toujours plus libre, égalitaire et capable de décider collectivement de son propre destin.

Forme du pouvoir

Si l’on pousse cette logique jusqu’au bout, c’est l’existence même de l’État-nation qu’il faut remettre en question. L’État n’est pas une simple structure administrative que l’on pourrait rendre pleinement démocratique en modifiant son fonctionnement. Il repose sur la concentration du pouvoir dans un appareil distinct de la société, qui prétend agir au nom de la population tout en conservant une autonomie propre. Même lorsqu’il se réclame de la souveraineté populaire, il maintient une séparation entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés.

Poussé à son extrême, l’État peut devenir totalitaire et chercher à étendre son contrôle à toutes les sphères de la société, en soumettant l’économie, la culture, l’information et jusqu’à la vie privée à son autorité. Cette concentration du pouvoir détruit les libertés, étouffe les oppositions et réduit la population à l’obéissance. La logique de la démocratie plénière est radicalement inverse. Là où la dictature totalitaire cherche à étendre le contrôle de l’État à l’ensemble de la société, la démocratie plénière cherche à étendre la démocratie à l’ensemble des sphères de la société. L’une étend la domination d’un pouvoir centralisé, concentré entre les mains de quelques-uns, l’autre favorise un pouvoir décentralisé, partagé entre tous.

Dès lors, vouloir réaliser pleinement la démocratie tout en conservant cette séparation revient à maintenir l’une des principales limites que l’on cherche précisément à dépasser. Il ne s’agit donc pas de démocratiser l’État, mais de construire les conditions de son dépassement et, à terme, sa disparition, car les deux systèmes ne peuvent pas coexister sans rentrer tôt ou tard en confrontation.

Ce dépassement ne peut toutefois se réduire à la destruction des institutions existantes. Abolir l’État sans construire d’autres formes d’organisation capables d’assurer la vie collective laisserait un vide que de nouveaux rapports de domination pourraient rapidement occuper. Il faut donc mener ces deux démarches de front, en contestant les structures étatiques et capitalistes tout en développant, dès maintenant, des institutions autonomes fondées sur l’autogouvernement. La transformation révolutionnaire de la société ne saurait être renvoyée à un hypothétique « grand soir » après lequel tout serait soudainement différent. Elle commence dans le présent, par la construction de pratiques et de structures qui permettent à la population de reprendre progressivement en main ses propres affaires.

J’insiste mais les formes de démocratie plénière ne doivent pas attendre la disparition de l’État pour commencer à exister. Elles peuvent se développer dès aujourd’hui, à travers les assemblées plénières, les coopératives et les autres formes d’organisation collective qui existent déjà, dans lesquelles les individus reprennent directement en main leurs affaires communes. Encore limitées et contraintes par les institutions existantes et les rapports capitalistes, ces expériences constituent néanmoins les germes d’une autre organisation sociale. L’enjeu est de les multiplier, de leur donner les moyens d’agir, de les relier entre elles et d’étendre progressivement leur champ d’intervention. Il ne s’agit pas, soyons clair, de démocratiser l’État de l’intérieur, mais de construire, en dehors de lui, un pouvoir collectif capable de prendre en charge toujours davantage de dimensions de la vie sociale. La disparition de l’État ne serait donc pas un préalable à la démocratie plénière, mais le résultat de son développement et de l’extension progressive de son emprise sur la vie collective.

La place de la technologie

Aujourd’hui, les avancées technologiques permettent d’envisager plus concrètement une société fondée sur la participation directe de toutes et tous. Les moyens de communication facilitent les échanges, la délibération et la coordination entre des personnes éloignées géographiquement. Les contraintes matérielles qui rendaient autrefois difficile la participation à grande échelle ont en partie reculé, sans pour autant avoir entièrement disparu. Il devient ainsi possible d’imaginer des formes de démocratie directe dépassant le cadre local, grâce à des outils numériques permettant de participer aux discussions, de prendre part aux décisions collectives et d’en suivre l’application. Si nous sommes capables d’organiser des transactions sécurisées à l’échelle mondiale, nous pouvons aussi concevoir des outils numériques au service de la délibération et de la décision démocratiques. Cela ne signifie pas que le vote électronique soit sans risques, mais que ces risques doivent être traités collectivement plutôt qu’invoqués pour écarter d’emblée toute possibilité de participation directe à grande échelle.

La démocratie numérique ne constitue pas une forme autonome de la démocratie plénière, mais un moyen de renforcer ses trois dimensions, politique, économique et sociale. Des plateformes ouvertes, des espaces de délibération en ligne et des systèmes de vote vérifiables pourraient faciliter la participation aux décisions collectives, le suivi des mandats et la coordination des projets locaux ou coopératifs. Le numérique pourrait également élargir l’accès à l’information, à l’éducation et à la culture, tout en permettant à des personnes dispersées sur un vaste territoire de prendre part à la vie collective. Encore faut-il que ces outils soient accessibles à toutes et tous, transparents dans leur fonctionnement et placés sous un contrôle démocratique. Ils ne doivent pas devenir de nouvelles sources de pouvoir entre les mains de ceux qui les conçoivent ou les administrent, mais rester au service des personnes qui les utilisent.

Au-delà de la démocratie, la technologie pourrait également contribuer à transformer l’organisation de la production. Elle permettrait de mieux ajuster celle-ci aux besoins réels de la population, tout en automatisant les tâches les plus pénibles et les plus répétitives afin de libérer du temps pour les activités choisies. Le problème ne réside donc pas dans le potentiel technique lui-même, mais dans les rapports sociaux qui déterminent son développement et son utilisation. Aujourd’hui, les grandes entreprises et les détenteurs du capital orientent largement les innovations en fonction de leurs intérêts économiques, au détriment des travailleurs, de la vie privée et de l’environnement. Une technologie capable de réduire le travail contraint ou de renforcer l’autonomie des individus peut ainsi devenir un instrument de surveillance, d’exploitation et de concentration du pouvoir lorsqu’elle reste soumise à la logique du profit.

Dans une société émancipée, nous pourrions au contraire développer des technologies libres et ouvertes, conçues collectivement et contrôlées démocratiquement. Leur orientation ne serait plus déterminée par la rentabilité pour quelques entreprises, mais par les besoins sociaux, les aspirations humaines et les limites écologiques. L’enjeu ne serait pas de produire toujours davantage grâce à des moyens toujours plus performants, mais de déterminer collectivement ce qu’il est nécessaire de produire, comment le produire et à quelles fins. La technologie pourrait alors contribuer à résoudre certains problèmes sociaux et écologiques, à condition que son utilisation tienne compte de ses propres coûts matériels, de la consommation d’énergie et de l’extraction des ressources qu’elle exige. Elle ne saurait constituer une solution miracle à la crise écologique, mais pourrait participer à sa résolution dans le cadre d’une transformation plus profonde de notre organisation sociale.

L’humanité n’a aucun intérêt à détruire les conditions de sa propre existence. Pourtant, le système capitaliste continue de subordonner largement la production à l’accumulation du capital et à la recherche d’une croissance permanente, comme si les ressources et les capacités de régénération de la planète étaient illimitées. Cette contradiction ne relève pas seulement de l’irresponsabilité de quelques industriels, même si leur pouvoir et leurs choix jouent un rôle majeur. Elle tient également à un système dans lequel les décisions économiques échappent largement à celles et ceux qui en subissent les conséquences, tandis que les impératifs de rentabilité entrent régulièrement en conflit avec les besoins sociaux et les équilibres écologiques. La crise environnementale révèle ainsi les limites d’une organisation de la production qui ne permet pas à la collectivité de décider pleinement de son avenir. Renverser la logique capitaliste devient dès lors une nécessité politique et écologique, afin de soustraire les choix économiques à la recherche du profit et de les soumettre aux besoins humains, à la maîtrise collective et aux conditions de la vie sur Terre.

Conclusion

La démocratie plénière n’est pas un état que l’on décrète, mais un horizon à atteindre. Je ne prétends pas qu’elle adviendra du jour au lendemain, ni qu’elle couvrira un jour toute la surface du globe. Je ne promets ni le paradis, ni les lendemains qui chantent. La vie n’est qu’une longue lutte, un effort constant pour conquérir et préserver ce qui a été arraché à la servitude. Rien n’est jamais acquis, mais tout peut être conquis.

Et dans cette lutte, la jeunesse a un rôle essentiel à jouer. Partout dans le monde, des jeunes se lèvent, contestent l’ordre établi, refusent de se résigner à un avenir qu’on voudrait leur imposer et cherchent de nouvelles manières de vivre, de s’organiser et de décider ensemble. Ils sont à l’avant-garde des aspirations au changement, non parce qu’ils détiendraient à eux seuls toutes les réponses, mais parce qu’ils ont encore la force de remettre en question ce que l’on présente comme immuable. Face à un monde qui compromet leur avenir, ils ont toutes les raisons de ne pas accepter l’inacceptable.

La démocratie plénière ne se construira pas sans eux, ni sans toutes celles et ceux qui refusent de laisser leur destin entre les mains d’une minorité. Elle ne naîtra pas d’une promesse venue d’en haut, mais de notre capacité à nous organiser, à lutter et à inventer collectivement d’autres possibles. À nous de faire germer la démocratie plénière, de la nourrir, de l’améliorer, de l’étendre, pas à pas, là où nous vivons. Pour qu’un jour, peut-être, l’humanité puisse véritablement se gouverner elle-même, et que notre passage sur terre ait eu un sens, celui d’avoir prouvé que les êtres humains peuvent vivre en harmonie, entre eux et avec le monde qui les porte.


À noter : j’emploie ici le terme « peuple » par souci de simplification. Libre à chacun d’utiliser celui qui lui semble le plus juste selon le contexte : citoyens, travailleurs, prolétaires, classes populaires… Tous désignent pour moi une même réalité : celle des dominés. La démocratie plénière étant, par essence, un monde où les dominés abolissent les dominations.

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